Quelqu’un vous dit « Allons à la mer ». Et vous qui aviez envie de tordre le cou à la moindre contrainte alors que le bouchon était prêt à sauter en rages vaines, vous sentez un fumet de bonne humeur vous remplir les narines. L’iode et le sel vous piquent les sens. Vous percevez au lointain le cri crayeux d’un goéland. Vos jambes trépignent. Oui, allons à la mer ! 

De la fenêtre du train, vous guettez le cobalt de la Méditerranée. Ou alors du hublot d’un avion, vous découvrez ce turquoise si particulier des caraïbes. Ou encore, vous désirez à tout prix caresser, alors que la voiture n’est pas encore garée, le clapotis émeraude de l’Atlantique nord. Vous êtes à la mer. Et, à peine déshabillé, le maillot de guingois, du sable en plaques sur les mollets, vous vous précipitez dans l’eau. Ce tout premier plouf de la saison est une délivrance. Le gris, la grogne, le bof et le zut perdent la face. Liberté !

L’immensité s’imprègne en vous. Le chagrin se disperse dans les embruns où fondent les larmes, la douleur se dilue dans le ressac, le vague à l’âme se dissipe, laissant au sel le soin d’unifier la tristesse. Et si les bras s’ouvrent, c’est pour embrasser, dans d’invisibles voiles, l'absolu.

L’eau tendre va et vient. Bercé d’une comptine enfantine, enveloppé d’envies, on se découvre léger comme de l’air.

Mais la mer enfle. Elle devient furie. Ses tsunamis emportent enfants, mamans, parents, arbres et débarcadères. Il n’y a rien à faire, c’est un monde entier qui s’en va en boue, sans bouée pour se rattraper. C’est un paquebot qui coule, un marcheur qui est englouti, un marin qui disparait, une désespérée qui ne veut plus respirer, un pêcheur qui est pris dans les filets, un manœuvre décapité, un déséquilibré qui glisse des rochers. 

Si par malheur, la mer vomissait tous les morts digérés par ses abysses, elle recracherait La Boussole et L’Astrolabe, elle rendrait La Méduse à la terre, elle accoucherait de tous ceux qu’elle a terrassé lorsqu’elle a décidé d’être maîtresse du jeu, une fois pour toute. Et celui qui, sans cervelle, déciderait de la prendre comme on prendrait une fille, ignore à qui il se mesure. Un bras de fer à la mer, ça se paye. Nul ne peut se croire plus fort que la lame qui embroche l’imprudent navigant ou le curieux capitaine. Un de ses coups de fureur, la vague que personne n’attend, c’est la scélérate. Oui, la scélérate. La mer serait donc inconstante, fourbe ou infidèle ? Douce et joyeuse, elle préparerait, en son ventre, coups de pattes et crises de rage sans crier gare, pour le plaisir de rappeler qui décide. 

Non, la mer respire comme nous vivons, brusque quand nous nous mettons en colère, envenimée quand nous voulons crier, révoltée quand nous voulons nous enfuir. Ce n’est pas la mer à boire, dit le dit-on. Mais qui boirait la mer ? Celui que de bleue voudrait que la terre devienne grise. 

 

Anaïs Hébrard